« La peinture fait de la reproduction photographique une composante du réel »

Tout a commencé par cette phrase, capturée lors de l’exposition sur l’œuvre de Gerhard Richter à la fondation Louis Vuitton. Je l’ai confrontée à celle de l’écrivaine américaine, Susan Sontag :
« La photographie reproduit fidèlement le réel »
Sontag affirmait que la photographie est devenue notre réalité, s’y substituant au point de créer une dépendance (cf. l’allégorie de la caverne) – et que, par là-même, elle a libéré la peinture de son devoir de ressemblance.
Il y a là une friction des idées, presque une situation paradoxale.
LA PEINTURE CONTAMINE LA PHOTO
Le référent n’est plus la Nature, c’est l’Image de la Nature. Le monde physique a disparu de l’atelier de l’artiste.

Gerhard Richter valide la thèse de Susan Sontag en utilisant la photographie comme représentante du réel. Il ne fait que constater une vérité moderne : la reproduction photographique est bel et bien devenue la composante principale de notre environnement réel. Nous voyons plus le monde à travers des photos qu’à travers nos propres yeux (publicités, presse, flux numériques).
Mais il court-circuite l’idée lorsqu’il utilise cette peinture (pourtant « libérée ») non pas pour fuir vers l’abstraction, mais pour reproduire la photographie elle-même, dans un style hyperréaliste !


Gerhard Richter ralentit la rapidité de l’image par la peinture, lui redonne de l’épaisseur, de la matérialité, la sort de sa reproductibilité banale, allant même jusqu’à en reproduire les imperfections (grain, flous…), lui redonnant ainsi son « aura » telle que définie par Walter Benjamin.
La peinture a contaminé son « ennemie » (la photo) pour en faire son nouveau sujet classique.
LE CHASSÉ-CROISÉ TECHNOLOGIQUE
Au XIXe siècle, c’est un progrès technique (l’invention du tube de peinture en étain, le chevalet pliable…) qui a « poussé » l’artiste hors de son atelier, lui permettant d’aller capter la Nature et à peindre non plus ce qu’ils voyaient, mais comment la lumière l’éclairait (les impressionnistes).
Aujourd’hui, avec l’IA générative (IAg), la technologie accomplit le mouvement strictement inverse : elle ramène l’artiste derrière un écran, le coupant de l’expérience du monde physique.
L’IA: L’EXPÉRIENCE DU MONDE PHYSIQUE
Les IAg sont en train de bouleverser notre rapport à la création grâce à la puissance des algorithmes (d’ailleurs façonnés par l’humain). Les IAg peuvent « faire » du Richter, du Monet, du Caravage, du Helmut Newton… mais il leur manque l’expérience du monde physique, ce que Mazarine Pingeot, dans son dernier livre, appelle « l’expérience de la pensée ». Il n’y a pas de réflexivité. La Machine copie, imite, mais il n’y a pas « d’intériorité ».
DE LA NATURE AU SIMULACRE, ON EST PASSÉ DE…
L’ère classique (La Peinture) où l’art copie la Nature à,
l’ère moderne (La Photographie) où le dispositif capture la Nature à,
l’ère post-moderne où la Peinture copie la Photographie et enfin à,
l’ère hypermoderne (la nôtre) où la Machine copie l’idée même de la Photographie et de la Peinture sans avoir besoin ni de la Nature, ni du monde physique, dans un grand Simulacre (cf. Jean Baudrillard).
QUANT LA SIMULATION ABSORBE LE RÉEL
En conclusion de ce « paradoxe », si la phrase de l’exposition Richter affirmait que « La peinture fait de la reproduction photographique une composante du réel », nous pourrions nous demander si, à l’ère hypermoderne, ce n’est pas l’inverse qui se produit :
« L’Intelligence Artificielle fait du réel une simple composante de la simulation. »
