Après la performance d’Olivier Saillard à la Fondation Cartier, le séminaire « Objet matériel, objet symbolique », organisé à l’American University of Paris, m’a permis d’ouvrir une réflexion sur le vêtement-mémoire, l’archive personnelle et les liens entre mode et migration.

Le sujet principal de cette rencontre portait sur la dimension politique du vêtement, mais aussi sur la manière d’appréhender l’exil par le prisme des objets de mode. Dans ce cadre, le vêtement n’apparaît plus seulement comme un signe social ou esthétique : il devient le témoin d’une discontinuité de l’être, l’indice matériel d’un déplacement, voire d’une transformation.
Le vêtement incarne alors ce que le chercheur Alexis Nuselovici nomme l’« exilIance », un terme qui permet de penser l’exil non pas seulement comme un déplacement géographique, mais comme une expérience à la fois subjective, matérielle et symbolique.
Quand l’exil transforme la fonction du vêtement
La conférence a montré comment l’exil bouleverse radicalement la fonction des objets de mode et en particulier celle des vêtements. L’expérience migratoire agit ici comme un révélateur.
par la migration, le vêtement quitte partiellement sa matérialité et son usage social immédiat pour acquérir une fonction symbolique. Il devient le support d’une langue de l’exil, capable de transmettre à la fois des savoir-faire, des héritages culturels et des violences vécues.
Ce déplacement de sens permet au sujet exilé de faire trace, de maintenir une forme de continuité de soi et de conserver une place dans un ailleurs souvent hostile, instable ou étranger.
Aurora Mardiganian : une valise entre glamour et violence

L’histoire de la valise-armoire d’Aurora Mardiganian, survivante du génocide arménien devenue star du cinéma muet à Hollywood en 1919, illustre avec force cette tension entre objet matériel et objet symbolique.

Cet objet de luxe est décrit par Marie-Aude Baronian (professeure en film et culture visuelle à l’université d’Amsterdam), comme un « mariage hollywoodien troublant entre le glamour et atrocity ». Utilisée pour transporter les costumes dits « exotiques » que la jeune femme devait porter lors de tournées promotionnelles où elle rejouait son propre traumatisme, cette valise est aujourd’hui devenue une archive muséale vide.
En tant que contenant de la perte, elle permet de reconstituer une histoire cinématographique partiellement disparue, tout en matérialisant le poids d’une migration forcée où l’individu se trouve réduit à une image façonnée pour les médias.
La Keswa El Kbira : le vêtement comme résistance mémorielle

À l’opposé de cette archive hollywoodienne, Agathe Weil (doctorante en anthropologie sociale et en ethnologie à l’EHESS), a présenté la Grande Robe (Keswa El Kbira) des familles juives marocaines comme un véritable OBJET de résistance mémorielle.
En effet, Ce costume traditionnel de mariage, transmis de génération en génération, dépasse de loin la seule fonction vestimentaire. Il constitue un repère visuel et symbolique essentiel capable de résister à l’acculturation et permmet de se réapproprier une généalogie négligée.
En revêtant cette robe chargée de siècles d’histoire, parfois rattachée symboliquement à l’exil d’Espagne de 1492, les femmes de la diaspora réaffirment un ancrage culturel nord-africain.
Documenter les objets en migration

Pour préserver ces « mémoires », le séminaire a également présenté le projet « Effets personnels, objets en migration ». Cette galerie numérique collaborative documente des objets privés dont l’histoire risquerait autrement d’effacer.
Le projet rappelle que face à la perte inhérente à l’exil, documenter l’objet personnel constitue parfois le dernier rempart contre l’effacement. Il s’agit aussi d’empêcher que la mémoire diasporique ne soit privée de transmission et devienne une archive silencieuse.





