Mode et prostitution : du trottoir au demi-monde


Le vêtement protège, distingue, signale et classe. Entre la rue, la maison close et le demi-monde, il révèle aussi une autre histoire de la mode parisienne : une histoire faite de visibilité, de contraintes, de désir masculin et de stratégies d’apparition.

Et si une partie de l’histoire de la mode parisienne s’était également écrite sur les trottoirs, dans les maisons closes et dans les salons du demi-monde ?

Point de départ de cette réflexion, la conférence « Vestiaires des prostitutions : la rue, la maison close et le demi-monde (1850-1920) » s’est tenue le 7 juin 2026 au Festival de l’histoire de l’art, au château de Fontainebleau. Elle réunissait Gabrielle Smith, de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Marie Baret, de l’École du Louvre.

Il n’existe pas de « costume de prostituée » : des femmes de rue aux demi-mondaines, les apparences varient selon les lieux, les ressources et les clientèles. Même parmi les figures les plus célèbres, les portraits de Cora Pearl, de Liane de Pougy ou de La Belle Otero montrent une grande diversité d’apparences.

UNE HISTOIRE DE LA MODE VUE DEPUIS SES MARGES

En se concentrant sur la période allant de 1850 à 1920, la conférence montre que la mode parisienne ne s’écrit pas seulement dans les maisons de couture ou les vitrines des grands magasins. Le vêtement peut offrir une marge d’action autant que devenir un instrument de contrainte, ouvrant ainsi une réflexion sur la prédominance du regard masculin dans les sources et les représentations.

DU TROTTOIR AU DEMI-MONDE : TROIS MANIÈRES D’ÊTRE VUE

Les prostituées et les demi-mondaines ne sont pas seulement des consommatrices de la mode. Elles participent aussi à la construction de certains imaginaires vestimentaires et à la circulation de ses signes.

Dans la rue, le vêtement doit produire un signal et fonctionne comme un langage immédiat. Les tenues peuvent être modestes, voyantes, inspirées de la mode du moment ou constituées de pièces bon marché. La tenue devient le lieu d’un équilibre instable entre apparence ordinaire et signes de disponibilité supposée. Il faut se rendre visible sans nécessairement tomber sous le coup de la police ou de la réprobation publique.

À cela s’ajoutent la posture, l’heure, le lieu, le maquillage ou la manière de regarder et tout concourt à produire le soupçon.

Dans la maison close, le vêtement participe au décor et à la distribution des rôles. Robes, corsets, déshabillés, bas ou costumes de fantaisie construisent une mise en scène destinée au regard des clients. La visibilité est organisée ; les femmes sont transformées en images.

Dans le demi-monde, le vêtement convertit la visibilité sexuelle en visibilité sociale. Les robes, les bijoux et les accessoires construisent une réputation. Les courtisanes doivent leur splendeur à ne pas chercher seulement à être identifiées comme disponibles, mais à apparaître comme rares, coûteuses et admirées.

Elles reprennent les codes du grand monde, les amplifient et contribuent parfois à leur diffusion. Cora Pearl aurait notamment participé à la diffusion de pratiques de maquillage plus visibles, comme l’ombrage des yeux et la teinture des cheveux.

Liane de Pougy (1869-1950), courtisane française, vers 1910.
© Neurdein / Roger-Viollet
Liane de Pougy, vers 1910 © Neurdein / Roger-Viollet

Liane de Pougy,  « la reine de la mode » (Jean Cocteau), fut également une cliente de Jacques Doucet et de Paul Poiret. La circulation de ses portraits et de ses apparitions publiques contribue à diffuser des silhouettes, des accessoires et des manières de paraître. On dirait aujourd’hui « prescriptrice de tendances ».

LE VÊTEMENT COMME PIÈGE

Dans la rue, la tenue expose à l’identification et à la surveillance. Dans la maison close, elle peut être imposée par la tenancière, achetée ou entretenue à crédit et ainsi intégrée à un système de dépendance. Dans le demi-monde, l’apparence luxueuse donne une puissance sociale, mais elle oblige à entretenir continuellement son propre personnage pour maintenir sa cote. 

  • Facture ancienne liée aux dépenses vestimentaires de Giulia Barucci chez Mme Compoint, publiée dans Le Figaro en 1868.

Le vêtement offre donc une marge d’action réelle mais limitée. Il permet de se rendre visible, de négocier une position et parfois de transformer son statut, mais cette possibilité s’exerce à l’intérieur de codes largement structurés par le désir masculin et les hiérarchies sociales.

DES IMAGES PRODUITES PAR LE REGARD MASCULIN

Une grande partie des sources disponibles — presse grivoise, archives policières, rapports médicaux, caricatures et photographies — relève d’un regard masculin ou par des institutions dominées par eux. Les femmes y apparaissent donc fréquemment comme des corps observés, classés ou mis en scène, plutôt que comme des sujets qui parlent.

Sans assimiler la situation des femmes contemporaines à celle des femmes prostituées du XIXe siècle, cette histoire éclaire une contradiction qui demeure active : le vêtement féminin est présenté comme un choix individuel alors qu’il continue d’être interprété selon des normes collectives et expose celles qui le portent au classement et au contrôle.

Une tenue peut encore être jugée trop séduisante, trop austère, trop courte, trop négligée… Les femmes sont alors placées dans une double contrainte : elles sont incitées à maîtriser leur image, tout en étant tenues pour responsables des interprétations que les autres en font.

Le vêtement féminin relève ainsi d’une négociation presque permanente : entre désir personnel, normes sociales, usages professionnels, peur du jugement et tentative de reprendre le contrôle de son image.

Le vêtement donne une prise sur l’image de soi, sans jamais permettre d’en maîtriser entièrement la réception.

pour aller plus loin

Gabrielle Smith prépare à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne une thèse consacrée aux relations entre mode et prostitution au XIXe siècle. Ses recherches et ses publications portent plus largement sur l’histoire du vêtement et de la mode. (éditions B425)

Marie Baret est l’autrice de « Corps captifs, Vêtement et prostitution 1850-1946« , une étude du monde prostitutionnel à travers les vêtements, les archives policières et médicales, les témoignages et les représentations visuelles.

La vie quotidienne dans les maisons closes au japon. La rue de la honte, Kenji Mizoguchi, 1956

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