Bas les masques !

Les silhouettes du défilé de Clara Degand, créateur de niveau II dans le cursus de l’Atelier Chardon Savard, étaient bâties, en partie, autour du thème de l’origami.

Le détournement de l’origami n’est pas nouveau. Ne serait-ce que l’an dernier au Festival de la mode d’Hyères,
Alexandra Verschueren, n’était pas très éloignée de cette thématique. Viktor & Rolf pour l’automne-hiver 2012 ont traité le sujet de façon très couture sur certaines silhouettes et John Galliano pour Dior à fait de même pour le printemps-été 2007.

Une convergence autour du masque

Les masques créés par cette jeune créatrice sont tantôt fait de papiers pliés et dépliés tantôt d’origamis. Le visage prend alors un aspect « facettes 3D » très video-graphique.

Simultanément, le magazine Art Press du mois de mai propose un article traitant des masques dans la musique. Un article du journal Le Monde trouvé par hasard (daté du début du XXIe siècle!) traitait de la disparition du costumier de théâtre et concepteur de masques Rostislav Doboujinsky.

Ci-dessous une création de Rostislav Doboujinski que l’on peut mettre en parallèle avec une des robes arborant un masque sur la poitrine de Clara Degand (00:19 sur la vidéo).


Rostislav Doboujinski, masque pour The sleeping beauty, 1968, copyright Victoria and Albert Museum

Il y a aussi la dimension mystique du masque, sa fonction d’intermédiaire entre le réel et le surnaturel. En tant qu’accessoire de mode, c’est un objet qui est rarement utilisé. Pourtant on travaille tout autour du visage, la coiffe (chapeau, capuche), les yeux (lunettes), le cou (l’écharpe, les nœuds), les oreilles (boucles) mais rarement la face (excepté via le make-up). On ne le voit guère sur les podiums agrémenter une tenue, même pour le decorum ou comme Mario Faundez le fait au moyen de détournements (ici des casquettes).

Le masque-armure

Le masque fait peur car il fait disparaître le visage. Notre société interdit de se voiler la face. Sous le masque on saisi difficilement notre regard et nullement nos expressions de visage. Allant nu et masqué on en serait moins saisissable et sans doute, aussi, plus sûr de soi. Le visage qui s’empourpre, les lèvres qui se crispent et le front qui se plisse sont alors indétectables, le masque se fait armure. Bas les masques !

Ci-dessous une armure de plaques du XVIe siècle et le vêtement de guerrier urbain Puma x Vexed Generation de 2005, notez la similitude des masques.


Maximillian jousting armour (1525-1600)


Puma x Vexed Generation

Le masque et la dualité

Ostentatoire, le masque est l’atour de la séductrice au bal -qui se donne-, une armure faite pour charmer. Dépouillé il pare aussi les dangereux détraqués -qui retiennent- des films d’ados.

Selon que l’on voit les choses de façon positive ou négative, les masques de Clara Degand sont comme des origamis que l’on aurait déplié (ouverts, le don) ou au contraire des feuilles que l’on aurait plié (fermées, la retenue). Le masque révèle pleinement sa fonction duale. Tel Janus aux deux visages (ci-dessous).

 

janus-pièce-2

Pièce représentant la divinité romaine Janus

La peur du masque

Et que dire de la cagoule? On pense alors à braquage de banque. On la tolère pour les enfants, mais les adultes sont priés de s’abstenir, même lorsque American Apparel tente de la réhabiliter ou que la hype nous ressert des cagoules de catcheur. La cagoule fait peur. Surnom donnée à une organisation subversive des années 30, elle est cet accessoire qui occulte toute ou partie du visage et vous rend mystérieux (lire le Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux).

Le masque fait référence a des choses enfouies en nous, il participe à un comportement tribal, au chamanisme, il appartient au passé, il est archaïque. Multicolore ou monochrome, de bois brut ou de carton, charmant ou effrayant, il fait de son porteur un intriguant.

Danses bergamasques et jeu de scène

Tom Cruise, Russell Crowe… Doit-on s’étonner lorsque l’on découvre sur les silhouettes de Clara Degand des stars hollywoodiennes imprimées? Non si l’on reconnaît au masque sa valeur symbolique permettant de dissimuler une partie de soi pour mieux personnaliser un individu, incarner un personnage, être acteur.
On cache son visage et l’on exprime en revêtant l’habit (autre rite?) le désir d’incarner un autre, « de s’approprier sa célébrité » (Lady Gaga, in Art Press, n°378), de le posséder.

Tout cela s’exprime parfaitement sur les podiums des créateurs avec les mannequins. Sacrées l’espace de quelques secondes, elles arborent regard perçant et sourire glacé (portent le masque) sur leur visage, pour coller au désir des photographes de magazines.

Le masque est alors, cet intermédiaire entre monde réel et monde imaginé, qui fait d’elles des avatars. Elles sont proches du théâtre, dont le symbole est un double masque. Gageons que le défilé terminé elles tomberont le masque.

Diva Lady Gaga

Gaga inspiration – Ascension fulgurante pour Stefani Germanotta aka Lady Gaga, en 2007 inconnue ou presque, elle chante avec Lady Starlight en bikini brodé de petits miroirs « boule a facettes » lors du Lollapalooza festival, trois ans plus tard elle collabore avec le photographe Steve Klein.

Hypnotisante, agaçante, troublante, folle, ridicule, géniale, provocante, monstrueuse pour certains, sublime pour d’autres… Personnalité hors norme elle ne pas laisse pas indifférent.

Lady Gaga fait du bien à la scène artistique, elle stimule et défie comme d’aucun ne l’a fait depuis des années. Elle « impacte » en tant qu’artiste et pas seulement en tant que chanteuse (oui elle est transversale). Fascinante, elle est source d’inspiration pour maints créateurs, mais également hors de la scène artistique comme lorsqu’elle se retrouve être le sujet de ce cours donné dans une université américaine.

Qu’on le veuille ou non elle est un nœud sociologique et culturel, un point de convergence et de transfert pour l’art et la mode. Son parcours est aussi indissociable de la progression d’internet. Plus populaire que Björk qui a influencé la scène artistique alternative et branchée des années 90, Lady Gaga est plus proche d’une Ciccone 2.0.

A travers elle, des artistes comme Yazbukey, Jean-Claude Jitrois, la maison Thierry Mugler, Mouton Collet, Amylee, Brisa Roché, Alexander McQueen, Aurèle, Vainui de Castelbajac, Jean-Paul Gaultier ou Arnaud Pagès se sont exprimés ou ont collaborés avec elle.


Arnaud Pagès devant ses créations à la Reflex gallery, Paris

A l’heure de la fast food, de la fast fashion ou du fast love il existe aussi le fast show-business, « buy it, use it (…) trash it » chantent les Daft Punk (in Technologic). Ce que l’on attend d’une artiste comme Lady Gaga désormais c’est de nous montrer sa capacité d’adaptation pour ne pas finir dans la poubelle de nos iMac.

Transgressive et mainstream, c’est possible ?

Les attitudes borderline finissent tôt ou tard par devenir mainstream. Les MTV Awards sont une vitrine où elle a tantôt orchestré sa mort, paradé dans la robe-viande de Franc Fernandez et raflé un nombre impressionnant de trophées, so what else maintenant?

Quand Madonna choquait une fois par ci par là au travers d’un clip provoquant ou d’une collaboration sulfureuse, Lady Gaga se doit de braver l’opinion tous les six mois, voire tous les trois mois, adapté au rythme de l’époque, à la manière d’un designer de mode enchaînant les collections pre-fall, puis resort, puis automne-hiver, puis printemps-été…

Lady Gaga est-elle réellement créatrice? Comme le disent certains professionnels de la mode à l’instar de certains stylistes « on a rien créé en mode depuis 30 ans, on renouvelle » ne fait-elle qu’opérer un simple renouvellement de son style, une accumulation de faits provocants? Lady Gaga n’est-elle déjà  qu’une transgressive-mainstream artist?

Générationnel ?

Autre piste, la notion de durée a-t-elle cours aujourd’hui? Etre un artiste qui reste au top pendant 5, 10 ou 20 ans n’intéresse peut-être plus les générations actuelles. Il n’y a pas de place, ni d’envie de nouveau Michael Jackson. Ce qui compte désormais c’est la première impulsion, la force de celle-ci, le first-impact artistique, visuel et social. Les artistes ne sont plus des coureurs de fond mais des sprinters. CQFD.

Mugler x Gaga = coup de poker ?

La Lady relance Polaroïd et point de passage obligé, nous prépare sa fragrance pour l’an prochain. Mais c’est l’arrivée de Nicola Formichetti son styliste attitré dans l’équipe de Thierry Mugler qui suscite le plus d’attentes.

Le style de Thierry Mugler qui a habillé les plus grandes stars des années 80-90, se marie plus qu’aucun autre créateur avec le style détonnant de l’artiste américaine (à voir abso-lu-ment les vidéos du défilé époustouflant de 1995 célébrant ses vingt ans de création ici, ici, ici, ici -au début de cette séquence on y voit le fourreau porté par Lady Gaga-, ici et ici)

Rendre Thierry Mugler « gaga de Gaga » n’est-ce pas la meilleure façon de réinjecter de la vie dans cette maison en sommeil? Gageons que l’avenir sera riche en surprises car rien ne serait plus décevant, en effet, de voir disparaître l’interprète de Poker Face aussi vite qu’elle est apparue.


Alexandra Boucherifi, curator, portant un collier de Michael Pelamidis

Il vous reste quelques jours pour découvrir l’exposition Gaga expérience mise en place par Alexandra Boucherifi à la Reflex gallery. Vous y verrez du fan art d’amateurs et d’artistes connus ou inconnus, des toiles et une sélection de tenues de scène, soit une petite partie de l’iceberg créatif modelé par la diva.

Reflex Gallery, 62, rue Jean-Jacques Rousseau – 75001 Paris