Organisé de façon « pirate » par Émilie Hammen, la nouvelle directrice du musée, ce début de soirée s’est tenu au niveau des guichets (!), où quelques chaises avaient été ordonnées pour l’occasion.
On y célébrait la sortie de l’ouvrage dédié au journaliste Farid Chenoune : La Mode aux trousses. Chroniques de mode, Libération 1982-1995.
La rencontre était rythmée par des lectures de l’actrice Helena de Laurens, redonnant ainsi vie à la plume du chroniqueur.
« Stolen Face » , le film de Terence Fisher (1952) ne traite pas l’identité comme une intériorité, mais comme un contrat social. Le visage n’y est pas une simple surface : c’est un sésame. On se retrouve face à une histoire sur la fabrication de l’identité. En changeant le visage défiguré d’une ancienne criminelle, le chirurgien (Paul Henreid) obsédé et froid prétend reconstruire une femme — sosie d’un amour contrarié (interprété par Lizabeth Scott) — mais ce qu’il reconstruit surtout, c’est une position dans le monde : l’accès à une classe, à une crédibilité, à une lisibilité sociale.
Le film dit quelque chose de brutal : l’identité est d’abord un ensemble de codes qui permettent aux autres de classer — et donc de conditionner tout le reste. Être lisible socialement, c’est déjà être “accepté” par le système de lecture des autres.
Zara, “Halloween” — série photographique de Szilveszter Makó, 2025.
Longtemps accusée de copier, la fast-fashion commence à inventer. À coups de campagnes audacieuses et de collaborations inattendues, elle s’arroge un territoire autrefois réservé aux maisons de luxe : celui de la création visuelle et du discours esthétique.
Entendu sur les ondes que Lewis Hamilton, septuple champion du monde de Formule 1, est crédité à la production de F1: The Movie. Je me suis alors souvenu qu’il est ambassadeur pour Christian Dior — mieux encore, qu’il a imaginé une collection capsule. Puis je me suis rappelé aussi qu’Apple, via son label Apple Originals, détient l’exclusivité de la diffusion du film en streaming.
Je me suis alors amusé à dessiner une cartographie instinctive que j’ai ensuite mis en images afin de visualiser ce petit écosystème de luxe où se côtoient, sport mécanique, cinéma, mode et technologie.
500, 750… le nombre de pages de certaines revues ce mois ci s’est envolé. Une démesure, comme manifeste? Pour mieux résister à l’assaut du digital? Ou pour impressionner et séduire?
Le vêtement peut être un outil de conquête, de négociation et de rupture. À travers quelques exemples il révèle une véritable grammaire de résistance.
Le vêtement est un vecteur de subversion
J’ai découvert il y a quelques jours le concept de « mimétisme critique » de Homi K. Bhabha (The Location of Culture, 1994) où le vêtement, porté par des sujets colonisés, devient un lieu de résistance critique.
Le vêtement-signe représente la révolte consciente du colonisé contre le capital triomphant.
Le vêtement est un signe d’ascension sociale
Cette lecture m’a immédiatement évoqué les théories de Thorstein Veblen, où dans un phénomène d’imitation descendante, les classes inférieures cherchent, avec le vêtement, à reproduire les signes extérieurs de richesse pour accéder symboliquement à un rang supérieur (The Theory of the Leisure Class, 1899).
Le vêtement devient performatif et porteur de critique implicite
Manuel Charpy (in. Modes espaces critiques, 1980-2000, ed. De La Sorbonne) illustre le concept de mimétisme critique en prenant l’exemple du phénomène de la sape congolaise (société des ambianceurs et des personnes élégantes), qui dans leur réappropriation surenchérie du vêtement colonial exposent les contradictions du pouvoir, en imitant, sans jamais totalement adhérer. Il se crée un espace de tension et de résistance.
En prolongeant cette réflexion, je me suis interrogé sur la place du vêtement punk. Aux marges du mimétisme ? Ou dans un tout autre registre, plus frontal ?
Le vêtement est insurrectionnel
Le look punk ne relève pas d’un mimétisme critique, mais plutôt d’un sabotage esthétique.
Contrairement aux logiques décrites par Bhabha dans le mimétisme critique, le punk ne cherche ni à imiter les dominants, ni à s’infiltrer dans leurs codes vestimentaires pour les détourner.
Le punk s’approprie des éléments du vestiaire bourgeois ou militaire (vestes de costume, kilts, uniformes, blazers d’écolier anglais…) pour les profaner, les décontextualiser, les « re-signifier », voire les détruire. Il ne copie pas le costume bourgeois pour le tordre, comme pourrait le faire un sapeur. Il rejette frontalement le bon goût, dérange les normes et le vestiaire légitime.
Le vêtement est un terrain d’insubordination active; qu’il brouille les classes sociales, conteste le pouvoir politique ou sabote le langage vestimentaire dominant, le vêtement n’est jamais neutre
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A l’heure de la mode des pantalons XLarge, un clin d’œil sur la dégaine de Jean Ross.
Chanteuse de cabaret, actrice qui a défilé pour Jean Patou, journaliste puis critique de cinéma elle a inspiré Christopher Isherwood lorsqu’il a crée le personnage de Sally Bowles pour son roman Goodbye to Berlin, 1939 adapté plus tard dans la comédie musicale Cabaret. Sally Bowles ayant à son tour inspiré Truman Capote pour son personnage Holly Golightly dans Breakfast at Tiffany’s.
Petit parcours transversal à DSM Paris où texte et textile s’hybrident sur les portants pour notre bon plaisir.
Des vêtements à lire, à déchiffrer et à porter. Sur les vêtements et les accessoires il n’y a pas de frontière entre les évocations allant de Jenny Holzer en passant par les codes du fanzine punk et le grunge design de David Carson voire aux concepts de Sol LeWitt
Chez Simone Rocha la typographie devient chair, l’organique s’invite dans l’écriture. Moschino sature le tissu de caractères, dans un chaos contrôlé, tandis que JW Anderson cite un manuel et le texte devient ornement (mais que…), comme chez Sol LeWitt. Graffitis et typos néons taggent des shorts pour sorties urbaines.
Le texte sur vêtement est une pratique ancienne, le tee-shirt à toujours été une page imprimée de slogans et de manifestes autant pour accompagner la contre-culture qu’une opération marketing.
Une expression de soi cultivée?
Ce qui captive ce ne sont pas tant les vêtements eux-mêmes que les signes qui les recouvrent. Le texte déploie une narration. Il impose de la précision et verrouille le sens, quel qu’il soit, quel que soit sa mise en forme, quel que soit son support.
Le vêtement-écrit devient le signifiant du dépassement de la fonction utilitaire du vêtement vers la représentation d’une expression de soi, cultivée.
La tendance Booktok ou les salons de littéraires de Miu Miu semblent aller dans ce sens.
On porte un vêtement non plus pour se protéger, ni pour s’affirmer mais parce qu’il participe à la construction de notre écosystème personnel, il doit donc être chargé de signification.
Alexandre Bavard travaille la ville comme un site de fouille : il collecte des objets urbains et les assemble en bas-reliefs où les vestiges du présent dialoguent avec l’iconographie antique. Ses toiles effacent les slogans typographiques mais laissent des spectres de rébellion à la surface (entre censure, mémoire et archivage).
Info pratique:
Galerie Molin Corvo – 12, galerie Véro-Dodat, 75001 Paris