En face de moi, son look était composé d’une accumulation de signes : bottes de biker à plateforme, ceinture en damier noir et blanc empruntant au registre ska, tee-shirt moulant à rayures de prisonnier, pantalon cargo à chaînes, veste en jean noir coupée court — autant de signes empruntés aux sous-cultures punk, emo, hardcore, ska, goth.
À cet assemblage venaient se greffer quelques stickers Pokémon fluos glissés sous la coque d’un iPhone SE et, pour couronner le tout, un pendentif arborant une fleur de lys tête-bêche.
« Il vaut mieux suivre la mode, même si elle est laide. S’en éloigner, c’est devenir aussitôt un personnage comique, ce qui est terrifiant. Personne n’est assez fort pour être plus fort que la mode. »
La mode, phénomène multifactoriel complexe, est peut-être l’acteur le plus actif de la modernité, qu’on le veuille ou non. Elle en condense les tensions : le renouvellement constant, le culte du présent, l’effacement du passé.
Rester moderne,
c’est croire qu’il reste quelque chose à dire, croire encore à l’inédit — à une parole, un style, un geste qui n’a pas encore eu lieu.
Refuser la mode,
se prétendre « anti-mode » ou s’opposer aux diktats de celle-ci, reviendrait-il alors à se retrancher de ces dynamiques ? et signifierait-il s’exclure de la modernité ?
Ou bien, autre voie, ce refus constitue-t-il, paradoxalement, une forme suprême de modernité : celle qui se défait d’elle-même ?
Fatigue
Terme d’actualité, on le retrouve aujourd’hui dans les discours culturels, médiatiques et esthétiques et souvent rattaché à la notion de « surcharge », à l’effondrement du sens et des repères.
Nous vivons dans une société injonctive où l’obligation de performance s’impose dès le réveil. « Être moderne » ou cette nécessité d’actualisation perpétuelle finit par produire une fatigue émotionnelle.
Rares sont les designers capables de s’extraire de ce torrent. Azzedine Alaïa, Yohji et Rei, Madeleine Vionnet et plus récemment Jeanne Friot. À l’opposé, Jacquemus (mais il n’est pas le seul) participe activement à cette saturation propre à notre époque (hyper)moderne.
C’est alors que certains éprouvent le besoin d’un retrait volontaire, d’une pause. En 1979, Roland Barthes écrivait:
»Tout d’un coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne. »
Il exprimait par là une forme de fatigue, de lassitude — mais active. Et ce point fait toute la différence car son choix n’est pas un renoncement.
Barthes propose un désengagement, une retraite stratégique (comme sur un champ de bataille). Une indifférence choisie, stoïcienne à la manière de Marc Aurèle, salvatrice. Une manière d’être qui refuse le goût dominant où l’ironie devient une forme de critique et qui flirte avec le geste artistique, une attitude très « camp ».
Et si la vraie modernité, aujourd’hui, consistait à ne plus s’en revendiquer ?
C’est un hommage comme la mode en produit rarement. Et une fin de chapitre comme peu de créateurs peuvent s’en vanter. Dans le silence ouaté de l’ancien hôpital Laennec du VIIᵉ arrondissement, au cœur même du siège de Kering, Demna Gvasalia orchestre sa propre sortie. Une exposition sans tapage, ni triomphalisme — mais qui dit tout de l’impact qu’il a eu, en dix ans, sur Balenciaga, sur le vêtement et sur la culture contemporaine.
Le dernier événement de ce type fut sans doute l’exposition dédiée à Marc Jacobs en 2012, célébrant la fin de ses quinze années chez Louis Vuitton qu’il avait transformée en marque de mode. Là aussi, un hommage qui avait pris place au musée du Louvre.
Ce jour-là, à Shoreditch, c’est la nouvelle campagne Burberry qui attire mon attention. L’univers des festivals de musique, choisi par Daniel Lee et incarné, entre autres, par deux figures majeures de la culture britannique populaire : Liam Gallagher et Goldie est une manière de positionner Burberry dans un entre-deux maîtrisé, entre prestige patrimonial (la présence du logo Equestrian Knight datant de 1901 tel un tampon crée un contraste intéressant) et résonance pop contemporaine. On est dans le « cool Britannia »
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Une stratégie difficilement transposable ?
Ce modèle est-il adaptable à d’autres territoires culturels ? En France, nous n’avons pas la même culture musicale que les britanniques et on peine à identifier aujourd’hui, des équivalents suffisamment « compatibles ». La campagne hexagonale fait ainsi appel à des « anonymes ».
Détournement Françoise Hardy avec Paco Rabanne, 15 mai 1968
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Penser local
Durant les années soixante pourtant c’était la pop française qui était « cool » auprès de nos amis d’Outre Manche, notamment à travers Françoise Hardy. Et si l’on devait traduire aujourd’hui ce choix éditorial pour un public français, qui convoquerait-on ?
Aya Nakamura, Eddy de Pretto, Zaho de Sagazan ou Clara Ysé ? Jeanne Added ? Joey Starr ? Voire Christine and the Queens (Rahim C Redcar).
Le spectacle Cornucopia (corne d’abondance) de l’artiste Björk fait partie de ces œuvres pivot qui marquent la transition des représentations postmodernistes vers l’esthétique de l’époque hypermoderne.
Björk propose une utopie où la technologie et la nature s’hybrident non pas pour une optimisation personnelle et à terme anxiogène, mais dans une quête de prise de conscience collective face à l’urgence écologique.
Cornucopia devient alors un manifeste pour un avenir possible, à la fois technologiquement avancé et organiquement régénéré.
J’ai eu l’opportunité d’assister au seul passage en France du spectacle Cornucopia, en tournée mondiale depuis 2019.
Cornucopia, l’opéra biomimétique.
Messe du temps futur, Cornucopia c’est faire l’expérience d’un art total.
Une grande partie des films que j’ai vus l’an dernier était signée A24 ou Neon.
Ce qui intrigue ici, ce n’est pas seulement leur présence répétée dans mon parcours de spectateur. C’est aussi la manière dont ces studios se sont imposés comme une référence esthétique et créative immédiate. Il m’arrive de reconnaître un film A24 au premier coup d’œil, voire au premiers mots du synopsis. Une affiche, une texture et l’évidence s’impose. « I saw the TV glow », « Maxxxine », « Triangle of sadness », « Longlegs » « Anora » (Palme d’Or), « Parasite », « Euphoria », « The Idol », « Anatomie d’une chute » ou « Titane » (la liste est longue) portent en eux cette grammaire visuelle qui leur est propre, ils sont forcément des films ou des séries A24 ou Neon…
La diffusion publique des intelligences artificielles génératives (IAG) à redéfinit nos pratiques créatives.
Ces outils, qui manipulent des volumes gigantesques de données et se présentent comme accessibles à tous, interrogent non seulement les processus de création, mais aussi notre propre autonomie artistique.
Outre une réflexion technologique, ces transformations touchent aux fondements mêmes de la créativité humaine et à son interaction avec l’imaginaire.
En 1977 dans son essai « Sur la photographie », Susan Sontag notait que chaque innovation technique tend à libérer le médium dominant de ses contraintes historiques. Ainsi, la photographie a permis à la peinture de s’émanciper de la représentation mimétique pour s’aventurer vers l’abstraction.
Il est légitime de se demander si les IAG libèrent à leur tour nos capacités créatives et quelles sont les conséquences de cette évolution sur notre autonomie et notre capacité à imaginer.
Dans l’univers technologique, il contribue, parfois, à participer à faire le leader. Steve Jobs, Mark Zuckerberg, Jensen Huang, chacun à leur manière, ont utilisé leurs choix vestimentaires pour se forger une image iconique, transcendant ainsi la simple apparence.
Le vêtement n’est plus seulement une protection ou une parure, mais un vecteur de messages puissants et subtilement orchestrés.
In the context of fashion and cultural analysis, the term « waif » describes a style or persona characterized by a delicate, fragile appearance, often associated with youthful innocence or vulnerability. This aesthetic became notably popular in the 1990s, primarily influenced by figures such as Kate Moss during the CK One campaign (1994) and Courtney Love. She perfectly embodied the « waif look » with her slender frame and minimalist style.
Drawing from Spring Breakers, the first film by the incredibly brilliant A24 film production studio, the Digital Breakers are waifs under control X.