Lily McMenamy, fille de Kirsten, icône des années 90 ayant révolutionné le monde du mannequinat par son allure singulière, incarnait la semaine passée à Paris, la conscience aiguë que nous avons, de notre représentation, de l’image que nous projetons aux yeux des autres et de son impact sur notre existence.
Sa performance, une exhibition solo, s’est révélée être un exutoire où elle explorait la dualité de son être en se mesurant à l’image de son double, son doppelgänger.
Mon récent passage à l’Espace Louis Vuitton en quête des introspections méditatives que provoquent chez moi, les toiles de Mark Rothko, m’a laissé dans un état dubitatif, loin de l’exaltation spirituelle ressentie il y a plus de vingt ans.
Dans l’arène du luxe, les marques ont progressivement mué, adoptant les traits de véritables entreprises de divertissement. Délaissant les tactiques publicitaires orthodoxes pour des stratégies plus immersives, elles puisent désormais dans le registre journalistique et muséal, usant de termes tels que « ligne éditoriale » et « curation » pour créer des scénarii captivants.
L’objectif étant de plonger le consommateur dans un univers cohérent et qu’un lien émotionnel se crée entre la marque et lui…
Mademoiselle Bourgeoise Noire, New York, 1981, Coreen Simpson et Salima AliMaison Martin Margiela, SS 2001
Face a face, critique, de ces deux réalisations.
Dans le théâtre de la performance artistique, « Mademoiselle Bourgeoise Noire » se dresse comme une pièce maîtresse, où le vêtement devient véhicule de revendications.
J’ai immédiatement pensé au top créé par Martin Margiela pour la collection SS 2001.
Faite de 180 gants blancs, présentée lors de performances (198à-1983) la robe-œuvre de l’artiste Lorraine O’Grady déborde sa matérialité pour embrasser une dimension symbolique, interrogeant les intrications de la race, de la classe sociale et du genre. L’usage des gants, incarnent la critique acerbe d’O’Grady envers un système artistique qui, selon elle, impose une forme d’assimilation et de domestication de l’art produit par les artistes noirs. Les gants blancs se chargent d’une dimension allégorique et dénoncent cet ethnocentrisme artistique. Cette métaphore des gants blancs fait écho à l’imaginaire collectif où ces derniers sont souvent associés à la haute société, à la propreté et à la formalité, masquant ainsi les aspérités, les contestations et les vérités inconfortables.
Mademoiselle Bourgeoise Noire, New York, 1981, Coreen Simpson et Salima Ali
Cette œuvre trouve-t-elle un écho dans la réalisation de Martin Margiela?
Margiela, avec sa signature conceptuelle, métamorphose le gant en un top avant-gardiste, défiant les conventions établies de la mode, le quotidien est sublimé dans un geste de couture. Le gant est une toile de fond pour explorer la reconstruction, l’innovation et l’abstraction dans la mode.
Ces deux réalisations divergent dans leurs intentions.
Chez O’Grady l’œuvre est politisée, chez Margiela il est question d’expérimentation textile. Mais les deux expressions partagent une quête commune de transcendance à travers l’objet ordinaire.
Ces dialogues entre l’art et la mode, entre la critique et la création, esquissent les contours d’une réflexion plus vaste sur le pouvoir des vêtements comme médium de révolution et d’expression, habillant autant le corps que l’esprit.
Du suicide d’Alexander McQueen, au scandale Galliano, du jeté d’éponge de Raf Simons chez Dior, au débarquement manu-militari d’Alessandro de Michele, nous sommes rentrés depuis plusieurs années dans une époque où le créateur à été déconstruit, seule la marque compte.
Progressivement oubliés de la mémoire collective, qui se souvient de Gabrielle Chanel ? de Cristobal Balenciaga ou de monsieur Saint-Laurent? Lorsque l’on demande à quelqu’un de nommer un créat.eur.rice de mode qu’il apprécie, il est fréquent que la réponse soit le nom d’une marque plutôt que celle d’une personne.
Cette évolution s’inscrit dans la stratégie des géants de la mode, messieurs Bernard Arnault et François Pinault, ont privilégié les investissements dans les marques plutôt que dans la création de marques, un renouveau, avec des créateurs individuels comme Olivier Theysken ou Hedi Slimane, les cantonnant à leur rôle de mercenaires épuisables. Que faut-il en conclure ?
La mode est aujourd’hui synonyme de marque et de puissance marketing et célèbre moins le génie individuel.