L’industrie de la mode traverse une zone de turbulences.
Entre la fash-fatigue et la frilosité économique des maisons de luxe, un curieux renversement s’observe : la fast fashion s’érige en mécène et ne se contente plus d’imiter.
Elle inspire, recrute et finance quand le luxe entre en inertie.
Et si les propositions créatives s’étaient déplacées là où on ne les attendait plus ?
LA PROMESSE FRAGILISÉE DU LUXE FACE AU RÉCIT MAÎTRISÉ DU MASS MARKET
Malgré une mise en scène maîtrisée et des relais enthousiastes sur les réseaux, la dernière Fashion Week parisienne a laissé une impression tiède.
Le produit, sur le podium, semble avoir supplanté le récit et les imaginaires se diluent.
La part du rêve serait-elle négligée — ou bien sommes-nous simplement devenus incapables de nous laisser surprendre?
Dans ce climat de frilosité, les maisons misent sur des directeurs artistiques « stars » (souvent masculins), censés revamper l’héritage sans faire de vagues.
Le résultat est une prudence esthétique paralysante. Une stratégie défensive, sans éclat.
DE LA COPIE À LA CURATION ARTISTIQUE
C’est précisément là que le paradoxe éclate.
C’est du côté de la fast fashion que naît aujourd’hui un sentiment de fraîcheur.
Alors que le luxe se fige, surfer sur certains sites de fast fashion offre une expérience éditoriale étonnante — au sens d’une narration visuelle construite, plus proche d’un magazine que d’une plateforme e-commerce.
Zara, autrefois synonyme de copie, devient curateur et recruteur, multipliant les collaborations avec des créateurs en quête d’espace d’expression. Stefano Pilati (ex-Yves Saint Laurent) ou récemment Ludovic de Saint Sernin, après son passage éclair et tourmenté chez Ann Demeulemeester.
Glenn Martens lui à transposé son vocabulaire radical, entre tailoring déconstruit et diffusion globale dans une collection co-signée avec H&M. Plus récemment encore, c’est une collaboration inédite avec Stella McCartney, centrée sur l’écoconception et la traçabilité, qui marque une nouvelle étape dans l’alignement entre luxe engagé et mass market.
50 ans de légitimité symbolique et manifeste culturel
Mais Zara ne s’arrête pas là. Pour célébrer ses 50 ans, la marque phare du groupe Inditex ne se contente plus de vendre des vêtements : elle a créé un véritable manifesto.

Un geste d’image, porté par un casting pointu : des légendes de l’image (David Bailey, David Sims), des icônes du cinéma (Charlotte Rampling, Pedro Almodóvar), des figures du design contemporain (Marc Newson, Sterling Ruby, M/M (Paris)), et une figure centrale d’une culture de la curation transversale, en la personne de Sarah Andelman (ex-Colette).
Médiation visuelle et capital symbolique
Ce type de partenariat agit comme une médiation visuelle : il offre à des créateurs souvent perçus comme confidentiels, une scène mondiale.
Le grand public entre alors en contact avec des formes, des gestes, des intentions qui, sans ce canal, resteraient dans la sphère restreinte des spécialistes.
On est pas très loin de la notion de consommation ostentatoire de Thorstein Veblen.
Il ne s’agit pas de démocratisation au sens strict, mais d’une traduction accessible d’un langage créatif complexe.
Pour ces talents, la fast fashion n’est plus un purgatoire, mais un espace de liberté et un levier financier, que le circuit traditionnel peine désormais à garantir.
La fast fashion comme nouvel espace du récit collectif
Il ne s’agit évidemment pas de cautionner un modèle économique dont les coûts écologiques et sociaux, inhérents au système, restent désastreux.
Mais force est de constater que, dans cette configuration instable, une partie du secteur — menée par des acteurs comme Zara — investit dans la création et l’image avec une intensité que le luxe n’assume plus toujours.
Pendant que les grandes maisons, fragilisées par le ralentissement de la demande et la pression sur les marges, se replient dans une forme de sécurité esthétique, la fast fashion occupe le vide.
Zara ne vend plus seulement des vêtements, elle s’achète désormais un capital symbolique, rémunère les talents, signe des campagnes digitales spectaculaires et grignote l’espace du récit collectif.
Elle occupe aujourd’hui le terrain que le luxe dominait encore il y a une génération.
Une stratégie qui rend visible un basculement : le luxe peine aujourd’hui à produire un tel récit.
L’ULTIME TABOU : LE DILEMME DE L’ÉDUCATION
Face à ce déplacement, une question se pose : allons-nous devoir enseigner à nos étudiants à travailler pour la fast fashion ?
Il y a encore dix ans, l’équation était simple. L’étudiant en mode rêvait de couture, d’artisanat et de temps long. Travailler pour la fast fashion représentait un échec.
Aujourd’hui, pour la Gen Z, la frontière est floue — parfois même inversée.
Quand un étudiant voit ses idoles créatives signer ou participer aux campagnes du géant espagnol, le message est clair : la créativité a changé de camp.
Les créateurs qui s’y tournent ne trahissent pas la mode ; ils y cherchent de quoi vivre et exister.
Ces marques sont devenues à leur tour aspirationnelles.
Faut-il continuer à apprendre aux étudiants à rêver d’une couture qui n’emploie plus, plutôt qu’à comprendre les logiques des acteurs dominants ?
Le paradoxe éducatif de la mode contemporaine
J’ai ré-ouvert le manifeste Anti-Fashion où en 2015 Li Edelkoort, la célèbre prévisionniste hollandaise décrétait la « mort de la mode », pointant du doigt un système éducatif formant des « divas » déconnectées de la réalité industrielle.

Ce constat avait eu l’effet d’une bombe, inoubliable.
Nous y sommes, mais avec une variante perverse. Nous continuons d’enseigner la vertu, l’upcycling et la slow fashion, créant une schizophrénie totale chez les étudiants qui, une fois diplômés, constatent que le seul acteur qui embauche, paie correctement et offre une tribune mondiale — est précisément celui que nous leur avons appris à détester.
Si le luxe ne vend plus du rêve mais des produits, et que la fast fashion vend du rêve (toxique mais séduisant) en plus des produits, notre responsabilité pédagogique est engagée.
Devons-nous former des résistants, gardiens d’un idéal, ou des infiltrés ?
Ignorer cette tension serait renoncer à bâtir l’avenir même de la création.
