Pourquoi nous habillons-nous ? Pour Valerie Steele, directrice du Museum au Fashion institute of Technology DE NEW-YORK, cette question dépasse largement les enjeux esthétiques ou sociaux.
Souvent surnommée le « Freud de la mode », Selon elle, le vêtement agit comme une interface entre le corps, l’identité et l’inconscient : il protège, met en scène, dissimule ou révèle certaines dimensions de la personnalité.
Lors d’une conférence donnée au Festival de l’Histoire des Arts de Fontainebleau, intitulée « Deep Surface: Fashion and the Psychoanalytic Unconscious », elle a montré avec maints exemples, comment le vêtement agit comme un pont essentiel entre le corps charnel et la psyché intérieure, ET A DISTILLÉ quelques arguments de la pensée féministe.
Le vêtement comme « seconde peau »
L’argument central de VALÉRIE Steele est que le vêtement constitue une « surface profonde » : une seconde peau symbolique et chargée de sens. En s’appuyant sur le concept de « moi-peau » développé par le psychanalyste Didier Anzieu, elle a expliqué que le vêtement fonctionne comme un « contenant psychique », capable de nous « maintenir » lorsque nous nous sentons fragmenté·es. C’est pourquoi certain·es créateur·ices, comme Azzedine Alaïa, conçoivent des vêtements ressentis comme une étreinte, tandis que d’autres, comme Yohji Yamamoto, dessinent des armures destinées à protéger la personne qui les porte, du regard du monde.
Freud, symboles et imaginaire vestimentaire
Si Freud a peu écrit sur la mode, sa vie personnelle révèle pourtant une véritable obsession pour le vêtement. Il considérait ses costumes anglais sur mesure comme des marqueurs essentiels d’une identité «civilisée».
VALÉRIE Steele a appliqué ses théories psychanalytiques à la garde-robe, en montrant comment des objets comme les cravates et les talons hauts peuvent fonctionner comme des symboles phalliques, tandis que les sacs à main et les poches peuvent évoquer l’anatomie intime féminine.
elle a présenté la robe « CHOCOLATE BAR» de Jeremy Scott (pour Moschino) comme un exemple particulièrement parlant de la manière dont ces théories se manifestent sur le podium.

Selon elle, cette robe évoque les plaisirs oraux associés aux sucreries, tout en suggérant des désirs sexuels en transformant le corps féminin en quelque chose d’assez appétissant pour être « mangé ».
Elle a également souligné que, comme les talons hauts ou les corsets rigides, une barre chocolatée fonctionne ici comme un symbole phallique assez évident.
La féminité comme performanCE
Elle s’est également intéressée à la « mascarade de la féminité », théorie développée par la psychanalyste Joan Riviere selon laquelle la féminité relève souvent d’une performance défensive. Elsa Schiaparelli a utilisé le vêtement pour aborder cette question, notamment à travers ses « vestes-miroirs » destinées à réparer une image de soi fragilisée par les critiques maternelles reçues dans l’enfance. De manière comparable, Karl Lagerfeld faisait de ses lunettes noires emblématiques un véritable écran, destiné à dissimuler une vulnérabilité narcissique.

Le défilé de mode comme espace psychique
valérie Steele a opposé le travail de John Galliano, qui place souvent les femmes en position d’objets de désir, à celui d’Alexander McQueen et à ses thèmes « Savage ». Selon elle, l’œuvre de McQueen fonctionne comme un espace de résistance au pouvoir patriarcal, en assumant l’abject et la violence de la castration, habituellement dissimulés par le « voile esthétisant » de la mode.

La mode peut aussi donner forme à des affects négatifs ou dérangeants. valérie Steele a ainsi évoqué les manteaux à pointes créés par Viktor & Rolf pendant la pandémie comme des expressions d’une colère collective, ainsi que l’usage d’aiguilles en acier inoxydable par Kei Ninomiya pour suggérer l’anxiété et l’agressivité.

Le « self-fashioning » ou la construction de soi par l’apparence
En conclusion, valérie Steele a abordé notre rapport complexe à la nudité.
Parce que le corps nu peut être ressenti comme profondément vulnérable, les êtres humains éprouvent un besoin universel de se façonner à travers le vêtement ou l’art corporel. Ce processus de « self-fashioning », c’est-à-dire de construction de soi par l’apparence, nous permet de transformer notre part animale en quelque chose de civilisé, d’angélique, voire de divin.
Pour valérie Steele, chaque tenue que nous composons est un récit que nous nous racontons afin de trouver une version de nous-mêmes que nous pouvons enfin habiter.

