Archives de création : la mode au-delà du vêtement

Sylvain Besson, du Musée d’art et d’industrie de Saint-Étienne, Jeanne-Léopoldine Claustre, de l’Institut Français de la Mode et de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Justin Kalinowski, de l’École du Louvre, Domitille Eblé, du Musée Yves Saint Laurent Paris et Sophie Lemahieu, du Musée des Arts Décoratifs de Paris.

Les archives de création rassemblent les traces techniques, commerciales et artistiques (croquis, fiches, échantillons, carnets, planches, photographies, notes de défilés ou documents de fabrication…), mais aussi les « bibles de collection » ou moules de fabrication.

Elles montrent que la mode est un système vivant plutôt qu’un simple ensemble de vêtements achevés.

Ce que les archives de création conservent

Chez Yves Saint Laurent, la « bible de collection » prend la forme d’un gros classeur réunissant toutes les informations relatives à une pièce : tissu, accessoires, mannequin, numéro de passage.

Ce document n’est pas seulement administratif. Il permet de reconstituer la logique d’une collection, son ordre, ses choix matériels et sa mise en scène.

Au Musée d’art et d’industrie de Saint-Étienne, les archives textiles conservent d’autres types de documents : échantillons de rubans, esquisses, mises en carte (codification technique pour les métiers Jacquard).

Les carnets commerciaux de la maison stephanoise de soierie haute couture Staron (1867-1986) consignaient les réactions des couturiers lors des défilés, avec des appréciations allant de « nul » à « très très bien » !

Créer sans toujours dessiner

Le processus créatif ne passe pas toujours par le dessin, ainsi Madeleine Vionnet créait directement en drapant le tissu sur un mannequin miniature. Cette « poupée » permettait de manipuler plus facilement l’étoffe et le vêtement naissait d’un rapport direct entre la main, la matière et la forme.

Josephus Thimister avait recours à une « moodbox ». Il remplaçait le moodboard classique par des boîtes à chaussures remplies d’objets et d’échantillons pour définir l’ambiance de ses collections.

La maison Lognon spécialisée dans les plissés utilise des métiers à plier en carton, véritables moules techniques où le tissu est inséré pour fixer une forme permanente (cf. le reportage que j’avais fait en 2012 ici)

PLISSÉS DE LA MAISON LOGNON

Le statut de l’objet : Œuvre ou document ?

Dès lors, les institutions font face à un casse-tête de classification, en effet, certaines pièces sont inscrites comme « œuvres » au titre de Musée de France (croquis, planches de collection), tandis que d’autres (photocopies, fiches de manutention) sont gérées comme de la documentation pour la recherche.

Que conserve-t-on exactement ? Une œuvre, un document ou un outil ?

Cette distinction engage une manière de regarder la mode. Si l’on ne conserve que le vêtement fini, on risque de réduire la création à son résultat. En conservant aussi ses traces, ses essais, ses outils et ses documents intermédiaires, on donne accès à une histoire plus précise.

Le numérique permet aujourd’hui de relier plus facilement ces éléments dispersés. Un vêtement conservé dans un département peut être associé à des dessins, des échantillons ou des photographies conservés ailleurs. L’archive devient alors un réseau.

Réactiver ce qui ne peut plus être porté

Certains vêtements ne peuvent plus être portés, manipulés ou montrés longtemps. L’archive devient alors un outil de réactivation.

Des performances peuvent redonner une présence à des vêtements trop fragiles. Ainsi autour de la « Collection du scandale » d’Yves Saint Laurent (1971), dessins, témoignages et documents permettaient de restituer une voix, un mouvement. Il ne s’agissait pas de remplacer le vêtement, mais de le faire exister autrement. on pense alors aux performances d’Olivier Saillar

Les archives deviennent ainsi des outils de transmission et sont consultées par les nouveaux designers, qui y retrouvent des techniques oubliées et des concepts esthétiques mais aussi par des chercheur·ses, des historien·nes ou par des institutions.

La mode comme continuum

Les archives de création obligent à regarder la mode autrement. Elles déplacent l’attention du vêtement fini vers tout ce qui l’a rendu possible : gestes, calculs, choix de matières, notes, classements, discussions, reprises et interprétations.

Elles montrent que la mode n’est pas un objet figé, mais un continuum. Entre l’idée et le vêtement, entre l’atelier et le musée, entre la main et le document, elles font apparaître un système vivant de savoir-faire techniques et de visions artistiques.


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