LE STATUT DE LA MODE

Que l’on situe les prémices de ce que l’on appelle la mode au XIVe siècle au sein de l’aristocratie, à la cour de Louis XIV ou encore à la création de la haute-couture au XIXe siècle par Charles-Frederick Worth, cette activité, bien que s’imposant quotidiennement à des degrés divers, à tout un chacun, est, et à souvent été considérée comme secondaire voire « futile ».

Serge Diaghilev fréquentait assidûment Gabrielle Chanel et Misia Sert qui le lui rendait si bien, amies, conseillères et mécènes.
« Pour lui, Chanel représentait la mode et l’industrie – eaux peu profondes, traitresses, qui ne l’intéressaient guère – alors que dans la hiérarchie des valeurs de Misia, l’art passait en premier et la mode n’était qu’un amusant divertissement. Chanel trouvait indigne le pardessus élimé de Diaghilev ; Misia le jugeait attendrissant et n’en aimait que d’avantage celui qui le portait. »

La lecture de « Misia, la vie de Misia Sert » par Arthur Gold et Robert Fizdale (Folio) de cette pensée du maitre incontesté de la scène artistique parisienne du début du XXe siècle. Créateur, entre autre, des Ballets russes et organisateur des scandaleux Sacre du Printemps (1913) et Parade (1917) m’interroge sur le fait que rares sont les créateurs de mode, même parmi les plus fameux dont le statut atteint au sein du grand public, celui, plus considéré, d’artiste.

A l’instar de Rei Kawakubo ou d’Yves Saint-Laurent, Yohji Yamamoto fait sans doute parti des couturiers ayant franchi la frontière entre mode et art. Il défini aussi une frontière entre l’art et la mode. Pour, lui l’artiste « can make people think, can make people change » (in “Designing men’s clothing is very difficult for me”, Victoria & Albert museum). Parle-t-il de lui? Considère-t-il son travail comme étant celui d’un artiste?

Le couturier (est-ce dû au fait qu’il a été longtemps été considéré comme un « simple » fournisseur) est très logiquement lié à des fonctionnements industriels et saisonniers.

L’artiste, lui, « fait écho à », « est impliqué », « absout », « transcende », « révèle« , il est écouté et via son œuvre déclenche des engagements sociaux, voire politiques…

D’où la seconde question soulevée par cette lecture. Le secteur de la mode n’ayant de cesse de se préoccuper d’art, depuis la création des costumes du Train Bleu (1924) pour les Ballets russes par Chanel en passant par Schiaparelli et ses amis surréalistes, Yves Saint-Laurent et ses robes Mondrian ou encore Louis Vuitton et Takashi Murakami (2009) cherche-t-il à infiltrer nos quotidiens au-delà du divertissement?

Transversalité

Le designer Marc Jacobs, actuel héros de la mode, vient de collaborer avec le chorégraphe français établi aux États-Unis, Benjamin Millepied, en dessinant 42 tenues (essentiellement des robes courtes) pour le spectacle « Amoveo ».

croquis de Marc Jacobs

Un styliste œuvrant pour le théatre, la danse ou le cinéma est un exemple « classique » de transversalité. J’étais en dernière année d’ESMOD lorsque Christian Lacroix réalisait ses célèbres costumes pour Phèdre présenté à la Comédie Française (vidéo). La même année Rei Kawakubo (Comme des Garçons) réalisait pour la compagnie de ballet de Merce Cunningham les célèbres costumes inspirés de sa collections « Bump and Mind ».

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Modèles de la collection Bump & Mind (Comme des Garçons, 1997)

Les exemples sont nombreux, Mademoiselle Chanel a collaboré avec Serge Diaghilev pour les Ballets Russes ; dans les années 70 Yves Saint-Laurent avec Roland Petit (Notre Dame De Paris, Shéhérazade…), Jean-Paul Gaultier avec Régine Chopinot (voir le fameux spectacle K.O.K en 1988).

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le style Chanel des années 20, les rayures, le jersey, l’inspiration venue du sport, le corps libéré, ici pour le spectacle le Train Bleu en collaboration avec Serge Diaghilev et Jean Cocteau.

Chaque paire fonctionne en parfaite osmose et les rapprochements ne sont pas fortuits, Jean-Paul Gaultier et Régine Chopinot sont chacun dans leur domaine des créateurs bousculant les idées reçues et un peu fous (je me souviens avoir vu la salle du Théatre de la ville se vider de moitié lors de la représentation de Chair-Obscur, un des derniers spectacle de Régine Chopinot).
Merce Cunningham a depuis ses débuts travaillé avec des artistes d’avant-garde, pointus (John Cage, Jasper Johns, Roy Lichtenstein…), il est logique de le retrouver avec une créatrice atypique et d’avant-garde comme Rei Kawakubo.
Marc Jacobs perpétue ainsi une certaine tradition, le créateur découvre un autre univers dont il doit intégrer les codes, les lois et les contraintes techniques ; en contre-partie il apporte un nouveau champ de vision et d’expérimentation, sa propre vision du spectacle. Une osmose se crée, des échanges se font et si l’ensemble est réussi, la création, la mode et la danse en sont les gagnants.

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