Marc Jacobs vs Elsa Schiaparelli

En voyant les détails chaussures du défilé SS 2008 de Marc Jacobs, je n’ai pu m’empêcher immédiatement de faire un rapprochement avec une réalisation d’Elsa Schiaparelli ; « rivale » de Gabrielle Chanel et grande amie, comme elle, des surréalistes…

Chapeau « chaussure » d’Elsa Schiaparelli qui excellait dans le style « trompe l’œil ».

Mais c’est surtout à l’artiste français underground Pierre Molinier, dont l’œuvre est centrée sur le fétichisme érotique, ami des surréalistes et particulièrement d’André Breton que Marc Jacobs fait référence.

Ci-dessus la création, pour des projets personnels, de Pierre Molinier Et la réédition par Marc Jacobs pour le printemps-été 2008

Marc Jacobs, printemps-été 2008

Bernard Arnault, Louis Vuitton, Marc Jacobs, Meryl Streep et les autres…

LVMH, déjà  propriétaire du quotidien La Tribune, veut mettre la main sur le titre concurrent, Les Échos. LVMH, Louis Vuitton-Moët-Hennessy, le plus grand groupe de luxe du monde, devant le suisse Richemont, réuni en son sein les marques les plus prestigieuses de la haute couture, du prêt-à-porter de luxe, des vins et spiritueux, de la joaillerie et bientôt, si les rumeurs de fusion entre les deux titres de la presse économique se confirment, un nouveau grand quotidien économique à l’image des grands quotidiens anglo-saxons.

Au milieu de tout ça, un homme : Bernard Arnault, qui a su mener son projet à bien et qui a fait de Louis Vuitton une des rares marques de luxe à maîtriser à ce point son processus de production, possédant ses propres ateliers, et laissant une large place à la créativité tout en restant fidèle à la marque.

Marc Jacobs, créateur quasiment inconnu en 1997, année où il a intégré le groupe, certes moins « diva » qu’un Karl Lagerfeld ou un John Galliano, est sans conteste l’un des créateurs les plus influents de notre époque, qui parvient en outre à proposer des produits radicalement diférents entre sa marque et le fleuron de LVMH.

LVMH a su projeter la mode dans le XXIe siècle, en faire une industrie respectée des autres industries, lui apporter une crédibilité et un poids jamais atteint, même au temps du grand Boussac. Rien n’illustre mieux, à mon sens, l’importance de la mode aujourd’hui que la célèbre réplique de Miranda (Meryl Streep) à Andrea dans Devil wears Prada (1).

Dans « Marc Jacobs & Louis Vuitton », le fabuleux reportage de Loïc Prigent, j’ai été très impressionné de voir ce savant équilibre entre marketing, communication et créativité, qui fait de Louis Vuitton une formidable « machine à gagner », tout est parfaitement sous contrôle, de la moindre broderie à un décor époustouflant organisé en périphérie de Tokyo à l’occasion d’un défilé exceptionnel, de l’anti-moustique à la tenue de chaque invité…

On y découvre un Marc Jacobs débordant de créativité, disposant de tous les moyens pour mener à bien les idées du studio créatif. Mais comme il le dit à la fin du reportage, le plus « grand », le plus créatif, ce n’est pas que lui, mais aussi Bernard Arnault, qui a su faire des choix et donner des orientations qui ont porté leurs fruits.

Pour que la « sauce prenne » il faut un génie créatif et un génie de la finance.

(1) « Je vois, vous pensez que tout ceci n’a rien à voir avec vous… Vous regardez dans votre placard et vous choisissez, disons, cet espèce de pull-over difforme, parce que vous voulez montrer au monde que vous vous prenez trop au sérieux pour vous soucier des vêtements que vous portez, mais ce que vous ignorez c’est que ce pull n’est pas juste bleu, il n’est ni turquoise, ni azur, c’est un bleu que l’on appelle céruléen et vous êtes aussi parfaitement inconsciente du fait que en 2002 Oscar de La Renta a présenté une collection de robes cérulénnes et que c’est Yves St Laurent, il me semble, qui a créé les vestes militaires bleu céruléen…

Et puis le céruléen est vite apparu dans les collections de 8 couturiers différents, il s’est ensuite infiltré peu à peu dans les lignes de prêt-à-porter et dans les grands magasins, et puis j’imagine qu’il a fini par se retrouver dans une petite boutique de vêtements misérables où vous l’avez sans doute sorti d’un bac de liquidation ; quoi qu’il en soit, ce bleu représente des milions de dollars ainsi qu’un énorme nombre d’emplois et j’avoue que je trouve ironique que vous soyez sûre d’avoir fait un choix qui vous exclue du monde de la mode alors qu’en fait, vous portez un pull justement choisi pour vous par les personnes dans cette pièce parmi une pile de truc divers. »

Transversalité

Le designer Marc Jacobs, actuel héros de la mode, vient de collaborer avec le chorégraphe français établi aux États-Unis, Benjamin Millepied, en dessinant 42 tenues (essentiellement des robes courtes) pour le spectacle « Amoveo ».

croquis de Marc Jacobs

Un styliste œuvrant pour le théatre, la danse ou le cinéma est un exemple « classique » de transversalité. J’étais en dernière année d’ESMOD lorsque Christian Lacroix réalisait ses célèbres costumes pour Phèdre présenté à la Comédie Française (vidéo). La même année Rei Kawakubo (Comme des Garçons) réalisait pour la compagnie de ballet de Merce Cunningham les célèbres costumes inspirés de sa collections « Bump and Mind ».

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Modèles de la collection Bump & Mind (Comme des Garçons, 1997)

Les exemples sont nombreux, Mademoiselle Chanel a collaboré avec Serge Diaghilev pour les Ballets Russes ; dans les années 70 Yves Saint-Laurent avec Roland Petit (Notre Dame De Paris, Shéhérazade…), Jean-Paul Gaultier avec Régine Chopinot (voir le fameux spectacle K.O.K en 1988).

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le style Chanel des années 20, les rayures, le jersey, l’inspiration venue du sport, le corps libéré, ici pour le spectacle le Train Bleu en collaboration avec Serge Diaghilev et Jean Cocteau.

Chaque paire fonctionne en parfaite osmose et les rapprochements ne sont pas fortuits, Jean-Paul Gaultier et Régine Chopinot sont chacun dans leur domaine des créateurs bousculant les idées reçues et un peu fous (je me souviens avoir vu la salle du Théatre de la ville se vider de moitié lors de la représentation de Chair-Obscur, un des derniers spectacle de Régine Chopinot).
Merce Cunningham a depuis ses débuts travaillé avec des artistes d’avant-garde, pointus (John Cage, Jasper Johns, Roy Lichtenstein…), il est logique de le retrouver avec une créatrice atypique et d’avant-garde comme Rei Kawakubo.
Marc Jacobs perpétue ainsi une certaine tradition, le créateur découvre un autre univers dont il doit intégrer les codes, les lois et les contraintes techniques ; en contre-partie il apporte un nouveau champ de vision et d’expérimentation, sa propre vision du spectacle. Une osmose se crée, des échanges se font et si l’ensemble est réussi, la création, la mode et la danse en sont les gagnants.

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